Apsa, malgré l’épuisement, les nuits blanches et autres impératifs de la maternité, gardait toujours le sourire. Même quand elle n’y tenait plus et qu’elle avait besoin de répit. La mère des triplés, sa fille Hafsa, avait travaillé d’arrache-pied pour réussir le concours de médecine, et rien ne devait l’empêcher de poursuivre son rêve. Pas même la grossesse, ou la séparation.
Hafsa devait être dans les meilleures conditions – ou du moins dans les meilleures que sa mère pouvait lui offrir – afin de poursuivre ses études. Ainsi, le sacrifice d’Apsa n’avait aucune limite.
Elle-même avait lutté pour rester en France après avoir été abandonnée par son époux. Seule et enceinte, elle avait atterri à Grenoble, dans l’un des quartiers les plus malfamés de la ville. C’était aussi l’endroit où les logements étaient les moins coûteux et -ironiquement- relativement spacieux. Sans compter un cadre verdoyant à couper le souffle. Apsa s’y était rapidement plu et y avait même dégoté un emploi en crèche en tant qu’agente d’entretien. Âgée d’à peine vingt ans et mère d’une petite fille de trois ans, elle se reconstruisait tant bien que mal.
Mais, évidemment, il y a un mais : Apsa fit la découverte de maints prix à payer lorsqu’on résidait en quartier populaire. La jeune femme eut la surprise de découvrir bien assez tôt que le niveau scolaire de sa fille était alarmant, et ce dès le CP.
Bien qu’elle eût été mariée jeune, Apsa faisait partie des familles sénégalaises privilégiées et avait eu accès aux meilleures écoles internationales de Dakar. Surdouée, elle avait obtenu son bac à quatorze ans et prévoyait d’étudier la médecine en France.
On peut donc naturellement se demander comment une jeune femme brillante, vouée à un avenir des plus prometteurs, avait pu se retrouver dans le quartier le plus mal réputé de Grenoble, seule, âgée d’ à peinr vingt ans, ,mère d’une petite fille et agente de bionettoyage.
Eh bien, les amis : l’illusion, un brin de naïveté, un soupçon de désobéissance et naturellement la survie.
Pour le comprendre, revenons à nouveau quelques années en arrière.
Apsa, diplômée du baccalauréat avec mention très bien -ce qui faisait la fierté de ses parents -planifiait avec ces derniers la voie quasiment tracée de ses études. Il était prévu qu’elle s’installe chez une tante à Paris et étudie à la prestigieuse université de la Sorbonne. En cours de route, la malheureuse fit la pire rencontre de sa vie. Un jeune homme aux apparences trompeuses, dont elle tomba folle amoureuse, et qui promit à ses parents de l’emmener en France, de la laisser étudier tout en la chérissant. Il fallait avouer que sa qualité de « fils d’ ami de la famille » avait aidé à convaincre les parents d’Apsatou un an et moult salamalecs plus tard on lui accorda la main de Apsa.
Apsa tomba rapidement enceinte, et le nouveau pays fit tourner la tête à son époux, qui bien assez tôt prit ses jambes à son cou. Ce, sans qu’ Apsa n’eut jamais droit à la moindre explication. Brutalement ramenée à la réalité de la vie loins da famille, de son pays, et dépourvue de logement, seuls les fonds alloués par ses parents lui permirent de tenir. Un parmi ses malheureux matins, Apsa lut dans un article de presse que la ville de Grenoble était une ville où il faisait bon vivre, et où les logements étaient accessibles à tous. Alors âgée de dix-sept ans, enceinte avec des ressources qui diminuaient à vue d’œil, il lui était impératif de trouver un logement, ainsi qu’un travail, avant que sa grossesse ne soit visible. Elle avait catégoriquement refusé de révéler sa situation à ses parents. Par honte, par devoir envers eux, elle ne pouvait se résigner à l’échec alors même que ces derniers plaçaient en elle espoir et honneur.
Fort heureusement pour elle, sa camarade de fac, elle-même issue de Grenoble, lui avait confirmé une partie de ce qu’elle avait lu : « Oui, tu y trouveras du travail et un logement facilement, en revanche la qualité de vie, forcément ça dépendra d’où tu vivras, mais ça reste une belle ville. »
Il n’en fallut pas plus à Apsa. Six mois plus tard, elle était agente d’entretien en crèche, et son ventre de grossesse, bien que peu proéminent, ne pouvait plus être dissimulé. Jusqu’à son huitième mois, Apsa travailla chaque jour ; elle s’autorisa le congé maternité en toute fin de grossesse.
Si les épreuves l’avaient guettée dès son atterrissage en France, en arrivant à Grenoble, la jeune femme eut un certain répit. Elle rencontra Anta et Malika, des collègues de travail formidables, qui devinrent ses amies et lui furent d’un soutien sans faille à la naissance de sa fille et bien après. À partir de là, Apsa ne s’était jamais plus retrouvée seule. Elle rencontra par le biais de la crèche de nombreuses familles d’origine sénégalaise et découvrit l’importance de cette diaspora à Grenoble. Comme pour retrouver de temps à autre un petit bout de pays, elle assistait parfois avec sa fille à leurs événements, sorties, fêtes de l’Aïd, rencontres interculturelles entre associations. Ainsi, petit à petit, Apsa construisit sa vie avec sa fille.
Il va sans dire qu’ Apsa avait dû surmonter ces épreuves dans la douleur, l’épuisement et les larmes. Cependant cette dernière n’avait jamais cessé de croire en son Seigneur, et était persuadée qu’Il lui réserverait une issue favorable, ici-bas ou dans l’au-delà.
Dans toutes ces épreuves, Apsa avait maintenu le cap de la foi au plus haut. Elle avait bien songé à reprendre ses études et pensait attendre que sa fille entre au primaire pour se lancer. Comme pour son avenir d’étudiante par le passé, elle avait déjà planifié de travailler et d’étudier en cours du soir en faisant garder Hafsa par Malika et Anta.
Seulement, on a beau planifier, le Planificateur en chef avait déjà décrété un plan bien avant elle.
À son grand regret, le niveau scolaire catastrophique de l’école la poussa en premier lieu à reprendre les cours avec sa fille chaque soir. Ce qui porta rapidement ses fruits ; il fallait croire que la fille avait hérité du génie de sa mère. En peu de temps, Hafsa dépassa le niveau attendu, et Apsa s’épuisait toujours plus. La direction de l’école prit la décision, après des test, de faire sauter deux classes à Hafsa, ce qui berça Apsa dans l’illusion que les choses s’arrangeraient.
Que nenni !
Le niveau restait toujours bas ; par conséquent, Hafsa stagnait en classe. Son enseignante de CE2 informa Apsa d’une école en centre-ville où Hafsa pourrait s’épanouir et évoluer selon son niveau. Dans un premier temps, l’idée enchanta Apsa, avant la douche froide. Les frais de scolarité représentaient une somme conséquente. Apsa ne tergiversa pas : elle dénicha un deuxième emploi en tant qu’aide à domicile. Bientôt, Hafsa se retrouva à l’École internationale des Trois Massifs, au plus grand bonheur d’Apsa, mais également à son plus grand épuisement. Elle ne voyait sa fille que le week-end, ou le temps du dîner, de la douche et du coucher, qui leur était précieux.
Le sacrifice faisait partie intégrante d’Apsa, et, malgré elle, elle transmit cela à Hafsa.
Tout comme ses parents – qu’elle n’avait revus que deux fois depuis la naissance d’Hafsa : une première fois, imposée, après qu’ils eurent découvert l’abandon de son mari, une seconde fois pour rendre visite à Hafsa. Apsa avait été récalcitrante à l’union de sa fille avec le garçon qu’ elle prétendait aimer. Les traumatismes de son passé lui susurraient à l’oreille que cette union était une fort mauvaise idée.
Dans le même temps, il était malvenu de la laisser fréquenter ce jeune homme par respect pour les préceptes de l’islam. Apsa avait tenté à maintes reprises de dissuader sa fille en lui rappelant pour la millième fois son propre vécu, mais rien à faire : sa fille était amoureuse, et les parents du garçon, très conservateurs, n’avaient que le mariage à la bouche. En moins de temps qu’il n’en fallut, Hafsa fut mariéeà Sherif Sall et s’apprêtait déjà à quitter le domicile familial. À la plus grande tristesse d’Apsa, qui fut contrainte à se résigner. Il lui avait semblé avoir passé si peu de temps avec son unique fille finalement.
À nouveau, contre toute attente, le destin se manifesta de façon inattendue -sauf pour Apsa- : Hafsa tomba enceinte alors qu’elle préparait son bac (ce qu’Apsa redoutait, mais qui enchanta ses beaux-parents, beaucoup plus que son époux).
Sans plus nous étaler sur cette histoire que vous allez découvrir, Apsa se retrouva une fois encore à se sacrifier pour sa fille, qui poursuivit ses études, tandis qu’elle recommença à pouponner seize ans après avoir initié la pratique. Et cette fois, multiplié par trois. Heureusement pour elle, Anta, Malika et Léna, la fille d’Anta, lui étaient, comme à leur habitude depuis toutes ces années, d’un grand secours.
L’histoire que nous allons vous raconter est avant tout celle d’un sacrifice qui se perpétue de génération en génération, et des conséquences qu’il peut avoir sur la vie des femmes.

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