Mais non. Tonton Fallou m’avait montré une photo de lui et il ne ressemblait pas du tout à ça…
— Safiyatou, c’est bien ça ? me dit-il l’air décontenancé.
Ndeysane, je crois que ma réaction l’a traumatisé.
— Oui c’est moi, enfin Sophie, mais je ne savais pas que c’était vous, enfin, que c’était toi, je t’ai vu depuis tout à l’heure. Je ne t’ai pas reconnu. J’avais vu une photo de toi et disons que tu ne ressemblais pas du tout à… Ça.
Je l’ai dévisagé des pieds à la tête et je suis sûre de l’avoir fait avec mon regard d’insolente ahurie, comme le dit tout le temps Sal.
J’abuse ! Mais en même temps il m’a tendu une bonne perche.
— Je suis bien Souleymane, réplique-t-il en lâchant un petit rire nerveux.
Pour je ne sais quelle raison, il a l’air de trouver ça amusant.
— C’est bien de moi que Tonton Fallou t’a parlé.
J’acquiesce en silence. Dur, dur d’accuser le coup. Ça y est c’est officiel. J’ai rencontré mon frère. Il est réel. Tout ce que ça implique aussi.
Je sens ma gorge se nouer et ce qui a l’air d’être une grosse boule semble se former dans mon ventre. Mon cœur se serre, mes yeux piquent et les larmes commencent à monter. C’est réel. Grenoble c’est fini. C’est réel, Papa c’est fini. C’est réel, Maman c’est fini.
J’ai dû fournir un effort de ouf pour retenir mes larmes, mais j’y suis parvenue. Manquerait plus qu’il me voie pleurer.
— On y va ?
Je lui emboîte le pas et il nous faut trente secondes pour sortir de la gare. Ridicule. Je ne sais même pas pourquoi ils appellent ça une gare.
Après avoir chargé les bagages à l’intérieur du coffre d’un sublime et imposant SUV noir, je me suis installée à l’arrière – il n’a fait aucune remarque – et il a démarré.
— Tu verras on n’en a pas pour longtemps, dans cinq minutes in sha Allah on est à la maison.
Le peu que j’ai aperçu de la ville m’a semblé triste et sombre à travers la vitre. En même temps c’est vrai qu’il fait nuit, on ne distingue pas vraiment les paysages, de toute façon j’aurais pu posséder une autre centaine de paires d’yeux, me trouver devant la Burj Khalifa de Dubaï ça m’aurait fait le même effet.
Sal, elle, vit à la Villeneuve, un des quartiers populaires de Grenoble réputé pour être des plus dangereux.
Je ne sais pas si c’est dangereux. Ça dépend de quel côté on se place. C’est surtout un quartier où se concentre une grande partie des populations pauvres, issues des minorités et tout le gratin.
C’est vrai qu’il y a eu de sales histoires là-bas, je comprends que d’un point de vue extérieur, on puisse en avoir peur. Je sais tout ça parce que j’y vivais. Ensuite, on a déménagé pas très loin. Ça ne m’empêchait pas d’y passer tout mon temps. Tout le monde sait que les quartiers populaires de France sont remplis en majorité de minorités ; ce qui en fait naturellement pour une certaine partie de la population des quartiers dangereux.
Après, on ne va pas se mentir ; oui il s’y passe des choses pas toujours jojo.
Qui dit pauvreté dit débrouille. Le quartier c’est la street.
La street c’est dur et ça implique des choix compliqués pour beaucoup de gens. En vrai je sais très bien que j’ai eu plus de chance que beaucoup. Sal y a toujours vécu, et elle y vit encore. Sa mère a longtemps été divorcée et a élevé sa fille et ses deux fils, seule. Ça n’a pas toujours été simple pour eux. Maman et Papa l’ont beaucoup aidée. Son frère Hakim est interne en médecine et son autre frère, Lamine, est en école d’ingénieur. Sal elle-même aspire à faire médecine depuis qu’on est petites, ça a toujours été son rêve mon petit génie d’amour…
Mes parents sont vite sortis du quartier. On y avait beaucoup d’attaches mais après dix ans on est partis. Maman était prof en primaire et Papa était gérant de la station essence de Seyssins. Donc dès qu’ils ont pu, ils ont fui le quartier et c’est bien normal…
Je sens que mon humeur est palpable, j’apprécie le silence de Barbe renoi dans un tel moment. J’apprécie qu’il ne m’importune pas avec des salamalecs et autres courtoisies dont les Africains, notamment les Sénégalais ont le secret. Ils ont même la main lourde avec ça. Et encore j’ai eu plutôt de la chance : mes parents étaient assez modérés sur le sujet. Car croyez-le ou non, les coutumes parfois qu’est-ce que c’est barbant sérieux !
Je n’ai même pas vu les cinq minutes passer que déjà la voiture ralentit et tourne dans ce qui a l’air d’être une impasse où les maisons se suivent et se ressemblent.
Je crois qu’on arrive. Le trajet bien que relativement court s’est déroulé dans une ambiance de mort, c’est le cas de le dire.
À croire qu’il lit dans mes pensées, il n’en a pas placé une. Souleymane descend de la voiture, je l’imite en restant muette tout en l’observant se diriger rapidement vers une des maisons du très charmant lotissement.
Le décor est digne d’un film. Des lampadaires devant chaque allée, chaque allée menant à une maison bordée de pelouses illuminées par l’éclairage nocturne.
Ok, je suis passée de Gre’ à Wisteria Lane de Wish. Ça promet.
En le suivant, un panneau au-dessus de moi indique le nom de la rue : « l’impasse du mont Prat ».
La villa, bâtie dans une architecture cubique moderne, construite en bois et peinte aux couleurs claires est entourée de hautes haies qui j’en suis sûre dissimulent un jardin ; elle est juste splendide. Arrivé au portail, il s’immobilise. Pour vivre dans une telle maison, Barbe renoi doit sûrement jouir d’un train de vie confortable.
Voilà qu’il fait volte-face et qu’il me regarde. Le lampadaire de l’allée éclaire bien son visage. Son regard est doux et sévère à la fois, il a les yeux noisette et rieurs de mon père. Je ne peux pas m’empêcher de ressentir un élan d’affection pour lui quand l’expression de ce regard qui m’est si familier croise le mien.
Mon cœur se brise à nouveau et une larme que je m’empresse de vouloir sécher roule sur ma joue avant même que je ne la sente arriver. Il a tout de même la délicatesse de faire comme s’il n’avait pas vu mes yeux se remplir d’eau salée. Ou peut-être qu’il n’a rien vu, allez savoir.
— Alors sache que tu es ici chez toi, me dit-il d’une voix douce, le regard transperçant. Eva et les enfants t’attendent. Et sache que si tu avais l’habitude du calme, autant te dire qu’il va falloir t’habituer au bruit et ce dès six heures du matin.
— D’accord… acquiescé-je.
Wow ! La porte à peine ouverte, une petite fille menue, tressée avec des perles qui remuent de part et d’autre de ses épaules, haute comme trois pommes se précipite vers Souleymane.
— Papa !!! s’écrie la petite fille.
Son père s’empresse de la prendre dans ses bras en souriant.
— Doucement Faty, s’élève une voix douce et féminine sans que l’on en aperçoive la propriétaire. Laisse-les au moins arriver dans l’entrée, non ?
Une femme au teint marron plus clair, contrairement à son mari et à moi-même, arborant un long voile sur la tête et une robe taupe particulièrement ample et d’une fluidité étonnante apparaît et m’adresse un sourire.
— Salam alaykoum, me lance-t-elle doucement. Entre, je t’en prie.
J’imagine que c’est Eva. Son visage est sublime. Ses yeux marron en amande sont en harmonie avec ses joues rondes, elle semble un peu fatiguée mais ça ne gâche en rien sa beauté.
— Alaykoum s…
À peine le temps d’ouvrir la bouche que deux garçons très énergiques déboulent en trombe dans le hall d’entrée.
— Maman, Maman c’est qui ? s’exclame le plus grand des garçons.
— Alors, déjà : moins fort, dit Souleymane en refermant la porte d’entrée.
— Je vous en ai parlé les enfants, leur dit Eva.
— C’est notre tata, lance une autre petite fille aux cheveux crépus étonnamment touffus, plus grande que tous les autres enfants et qui se poste aux côtés d’Eva en agrippant un pan de sa robe.
— Oui ma puce, acquiesce leur mère.
Encore une nouveauté : hallucinant, je suis tata les gars ! Moi.
C’est franchement bizarre ! Une petite tata alors.
— Bon déjà laissez-lui le temps de rentrer s’installer car le voyage a dû être long. Suis-moi, mets-toi à l’aise Safiyatou.
— Oui, appuie Souleymane. Suis Eva pendant que je monte tes affaires ensuite on te montrera ta chambre in sha Allah.
Visiblement ils ont décidé eux aussi de m’appeler Safiyatou. Bon je ne vais rien dire.
Eva fait coulisser une baie vitrée qui donne sur un salon cosy, confortable, aux couleurs claires et à l’atmosphère chaleureuse.
« Waouh la classe ! » Après analyse du look de Barbe renoi c’est forcément elle qui s’est chargée de la déco et franchement : ça en jette ! Canapés, chaises et fauteuils d’un beige foncé façon Chesterfield sur lesquels sont posés des coussins écru, jaune moutarde et vieux rose emplissent la pièce, un immense tapis à fourrure blanche recouvrant quasiment toute la surface du salon et des spots parsemés sur le plafond encerclent un lustre industriel couleur or sublime. Je trouve ce salon particulièrement accueillant. Ça me fait du bien d’être dans cette pièce.
— Assieds-toi, je t’en prie, c’est chez toi ici, me murmure Eva poliment.
Je marmonne un petit « Merci » en m’asseyant sur un de ces canapés, archi confortable !
Les enfants ont suivi leur mère pendant le petit tour du propriétaire, je les ai entendus chuchoter et ricaner. Sacrés filous ! Ils m’ont dévisagée, scrutée au laser et aux rayons X. J’ai bien vu sur leur visage qu’ils brûlent d’envie de poser des questions. Pour le moment, on s’observe. C’est assez amusant. J’aime bien les enfants. Je bossais comme animatrice périscolaire à la MJC à Grenoble (bon j’avais un peu triché sur mon âge et comme la directrice était une amie de la famille ça a aidé).
J’ai été aussi la baby-sitter de Leyna, je l’ai gardée chaque week-end à Saint-Martin-d’Hères. Elle est trop chou, trop marrante aussi.
— Vous allez arrêter de la regarder comme ça oui ? s’amuse Eva, m’arrachant à mes pensées. Alors Safiyatou, je ne sais pas si Souleymane a fait les présentations, le connaissant j’imagine que non. Alors je te présente les enfants : Maryama, la plus grande qui a huit ans.
La jolie petite fille aux mêmes yeux en amande que sa mère et à la touffe de cheveux m’adresse un sourire malicieux.
— Voici Ibrahim et Haroun.
Les deux garçons qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau me font un signe de la main.
— Les gens pensent qu’ils sont jumeaux mais pas du tout. Ils ont sept et six ans. Et la chipie Fatyma alias Faty.
Elle, effectivement, a l’air d’une chipie ! Elle sautille sur place dans tous les sens pour finir par se diriger vers moi en me prenant la main.
— Et toi t’as quel âge ? me demande Fatyma.
Tous sont visiblement déjà affublés de leurs pyjamas. Je ne peux m’empêcher de lui adresser un grand sourire. Je n’avais pas souri depuis des jours… La légèreté et l’insouciance des jeunes enfants me font toujours rire.
— J’ai seize ans…
Les garçons font des yeux ronds.
— Waouh !!! Maman elle a seize ans ! s’exclame Haroun.
— Oui, oui, bon allez, ça suffit l’interrogatoire ! Safiyatou est sûrement fatiguée et doit avoir faim. Donc on la laisse tranquille. Allez, dites bonne nuit et montez-vous coucher.
— Mais Maman pas tout de suite ! tempête Fatyma, tandis que Maryama et Ibrahim s’exécutent immédiatement.
— Bonne nuit ! lancent-ils en chœur en se dirigeant vers l’escalier.
— Allez les enfants !
Eva prend Haroun et Fatyma par la main, les emmène à leur tour.
— Je reviens, chuchote-t-elle en m’abandonnant seule dans le salon.
À cet instant je me surprends à me demander ce que je fais dans cette maison. Bien que je connaisse la réponse, je ne peux m’empêcher de penser à eux. Ma peine est incommensurable. Mes parents encore présents quelques mois auparavant… J’aurais mieux fait de rester chez tata Binta. J’avais commencé à m’habituer à eux. J’y ai passé près de trois mois après le drame. Trop gentille, tata. Mais bon, c’est une simple amie de la famille et une fois la décision de justice ordonnée je n’ai plus eu le choix. Sinon c’était partir ou vivre en famille d’accueil ou pire : en foyer.
Sincèrement, ils ont l’air charmant au premier abord, néanmoins si je dois être honnête, je me projette difficilement dans ce tableau familial…
— C’est bon, tes affaires sont là-haut dans ta chambre, lance Souleymane adossé contre la baie vitrée qui sépare l’entrée du séjour.
Involontairement je lui fais les gros yeux, c’est comme ça que les haut-le-cœur exprimant ma surprise se manifestent. Je ne l’ai même pas entendu arriver. Flippant le frère.

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