BigBabyBoss : Épisode 1

Graine de petit génie

Épisode 116 min de lecture

Ce matin-là, rien ne laissait présager que c’était la dernière fois que je courais dans la Forêt des intrigues en étant libre.

Mais avant de te raconter ce jour-là, il faut qu’on fasse connaissance.

Tcho les gars. Moi c’est Khalil, j’ai douze ans. À ce qu’il paraît, je suis une graine de petit génie. Ce n’est pas moi qui le dis. La plupart des adultes autour de moi se comportent avec moi comme si j’étais la fusion d’un ordinateur et d’un algorithme. C’est vrai que pour moi tout coule de source. Une suite logique de nombres, l’arithmétique, la trajectoire d’un objet, le fonctionnement d’un système, les théories les plus fumeuses de mécanique et de physique quantique, tout ça, c’est mon domaine. Dans ma tête tout est fluide, et peu de choses me semblent compliquées à résoudre. Enfin… sauf les êtres humains. Et encore.

C’est comme ça depuis que je suis né. Étant donné que je sais répondre à beaucoup de questions, même les plus surprenantes et complexes, les gens me considèrent comme extrêmement intelligent. Je ne suis pas sûr d’être de leur avis. L’intelligence peut prendre bien des formes, d’après Maman, et d’après mon analyse, elle n’a pas tort. Ce n’est pas parce qu’on a une capacité méga giga géante à emmagasiner des données et des informations qu’on est intelligent. Apprendre, c’est à la portée de tout le monde. Raisonner à sa façon, à son allure, c’est ça que la société appelle intelligence. Et moi je trouve ce raisonnement complètement stupide. Preuve que je ne sais pas tout : je ne comprends toujours pas pourquoi certaines personnes ont le droit de mettre d’autres personnes dans des boîtes. La boîte « intelligent ». La boîte « fort ». La boîte « idiot ». La boîte « vilain ». La boîte « génial » ou « méchant ». Et ces personnes qui classent les autres, dans quelle boîte elles se mettent, elles ? Si ce sont elles qui choisissent leur propre boîte, ça a quelle valeur, au juste ? Ça me semble assez peu logique, en fait. Mais bon. Forcément, il y a quelque chose qui m’échappe. J’ai douze ans. Malgré tout ce que je connais, je ne pense pas avoir la capacité de raisonner comme un adulte, je n’ai pas assez de vécu. Ça me semble donc normal que de temps à autre certaines choses m’échappent. Le seul qui sait tout, c’est le Créateur.

Je pourrais parler des heures de l’intelligence. Mais ce n’est pas ce que je préfère. Ce que je préfère, c’est passer du temps avec Papa, Maman, mes frères et sœurs. Et surtout, inventer des appareils.

L’électronique, l’informatique, les nouvelles technologies, c’est ce que j’aime le plus. Papa s’étonne toujours de mes inventions, Maman m’encourage à aller toujours plus loin. Le dernier appareil que j’ai conçu – enfin, revisité, soyons précis – c’est un drone Prédator. J’ai pris un drone standard et je lui ai greffé un système de camouflage thermique, des capteurs de détection de mouvement et une IA de navigation furtive. Un bijou de technologie. Dommage pour la Légion…

J’aime beaucoup aller jouer dans la Forêt des intrigues avec mes appareils : là-bas, j’ai réussi à brouiller les ondes magnétiques avec mon brouilleur expert que j’ai appelé le confuseur. Ailleurs, dans tout le reste du département, je ne peux malheureusement pas utiliser mon drone Prédator ni mes autres inventions. Tu veux savoir pourquoi ? Parce qu’ils seraient immédiatement captés par la Légion. Et là, ça chaufferait direct. Tu vas très vite comprendre de quoi je parle.

J’aime aussi jouer au foot, à la bagarre pour rire, et les cours d’anglais et de sciences. Le week-end, je retrouve Marin, Naheym et Abeba. Autrement, je passe le plus clair de mon temps avec mes frères et sœurs, Ismail, Maryama et Diary.

Jusqu’ici, on faisait l’école à la maison, depuis toujours. Maman a choisi de nous instruire à domicile. C’est elle qui nous fait la classe. Tout ce que je connais, c’est avec elle que je l’ai appris. Les maths, le français, les langues, les sciences. Tout ce qui relève de la physique, de l’informatique et de l’électronique, je l’ai appris seul. Enfin. Presque seul. C’est surtout Djilly qui m’a tout appris. Je ne parle pas beaucoup de lui parce qu’il est un peu comme mon ami secret. On s’est rencontrés lors d’une réunion entre familles qui pratiquaient l’école à la maison, dans notre ancienne ville. Il a seize ans. C’est un geek de la première heure, ses connaissances sont intarissables, et il m’a appris des choses que personne d’autre n’aurait pu m’enseigner. Le génie électrique, des pans entiers de l’informatique que même des adultes ignorent, des angles de la physique quantique qu’on ne trouve pas dans les manuels scolaires. Il a tout trouvé lui-même, en creusant, en cherchant là où on n’est pas censé chercher. Et moi, qui depuis mes quatre ans utilisais l’ordinateur de Papa en secret… Forcément, avec Djilly, j’ai appris à réellement m’en servir.

Papa voyait notre rapprochement d’un très mauvais œil. Djilly n’avait pas bonne réputation dans notre rue de Torlibos. Les bien-pensants du quartier le considéraient comme un mauvais garçon. Moi, je l’aime beaucoup. C’est mon meilleur ami. Même s’il a seize ans. Même s’il n’est pas clair… enfin, ça, c’est encore à éclaircir. Depuis la dislocation, je ne sais plus où il est. Sa famille a été envoyée dans le district dix-sept. On communique de temps à autre sur des réseaux brouillés, mais c’est rare. On est surveillés. Et Djilly est trop intelligent pour prendre des risques inutiles. Il me manque.

Pour parler de l’école, je suis sûr que je me plairais là-bas. J’aime apprendre, j’aime Maman, mais j’ai aussi envie de voir à quoi ressemble une salle de classe avec des élèves. Papa a tenté de raisonner Maman pendant des semaines. De lui expliquer qu’on pourrait très bien intégrer une bonne école. Mais elle n’en démordait pas. Il ne fait jamais de vagues, mon papa. Il prend toujours les choses avec sérénité. Maman dit qu’il puise cette force dans la foi. Elle dit aussi que je suis comme ça, elle m’appelle « sa force tranquille ». « Il est hors de question que mon bébé mette un pied à l’école ! » Son bébé. Non mais. J’ai beau lui répéter que j’ai douze ans, rien à faire. Dans sa tête, je suis bloqué à l’âge de six mois. C’est une femme déterminée, Maman.

En clair, la vie, c’était plutôt cool. Jusqu’ici tout allait bien.

Bon. On a assez baigné dans le monde des Bisounours. Un monde où il fait tout beau, tout chaud, où tout le monde est en sécurité. Comme si c’était toujours le cas. Allez, viens, je te ramène à la réalité. Cette petite vie aux allures de long fleuve tranquille, c’était avant.

Bienvenue chez les Malfaisants

Depuis qu’on vit à Civilisa, tout a changé. Civilisa, c’est tout autre chose que ce qu’on connaissait. Ça s’apparente à une ville, située à l’extrémité du pays. On y a tous été envoyés après que le Gouverneur de Géula a scindé le pays en trois divisions. Nous, on est dans la division ternaire, la division trois si tu préfères. On est les Malfaisants. Ne fais pas l’offusqué. Tu te doutes bien qu’on ne s’est pas autoproclamés Malfaisants. C’est ainsi que les gens de ma communauté sont nommés ici.

Avant, on vivait à Torlibos, une ville dans le sud de la Géula, au bord de la mer. Une ville incroyable. Ça me manque beaucoup. Seulement, la guerre civile a ravagé le pays, et le Gouverneur a pris une décision radicale : pour mettre fin au carnage, la Géula devait être disloquée. Notre division est composée – bien qu’on veuille faire croire le contraire au monde – de gens propres sur eux, honnêtes, travailleurs, bien sous tous rapports. Il y a aussi des personnes malhonnêtes, dangereuses. Il y a des fous partout, personne ne changera ça. J’ai posé la question de nombreuses fois à mes parents : pourquoi nous ont-ils donné ce nom, Malfaisants ? Ils n’ont jamais daigné répondre. Je ne suis pas dupe. Nous l’avons tous remarqué, mes frères, mes sœurs et moi. Nos parents sont inquiets.

Les médias ont poussé le pays à l’embrasement le plus total. Leur motivation ? Un mystère à mes yeux. Du coup, aujourd’hui, les gens nous détestent. Quand je dis nous, je parle des miens. Les Mulvuat. Car bien évidemment, nous n’étions nullement disposés à nous laisser faire sans riposter. À chaque attaque, les nôtres ripostaient, et les choses ont dégénéré au point où le pays était à feu et à sang.

Notre croyance commençait à déranger beaucoup de Géulli, d’après Maman. Il a donc été décidé que le pays serait divisé en trois : les Splendides, qui représentent la catégorie aisée, principalement blanche et surtout sans croyance dérangeante ; les Désespérés, qui sont entre les deux ; et enfin nous, les Malfaisants.

Drôle de nom, tu me diras. Pour le pays, ma communauté, les Mulvuat, était responsable de tout ce qui n’allait pas en Géula. C’est un sujet qui me dépasse un peu, du haut de mes douze ans. Les débats politiques ne m’ont pas échappé, mais je préfère en rester loin. Les Désespérés ont parmi eux des groupuscules ultraviolents qui haïssent les gens qui ne leur ressemblent pas. Ils estiment qu’eux seuls ont le droit de prétendre au titre sacré de Géulli. Les pauvres ! Ils n’ont vraiment rien compris.

Je suis un enfant et j’ai saisi qu’un humain est un humain, c’est tout. Le Créateur nous a faits différents pour que nous apprenions à nous connaître. C’est Papa qui me l’a dit. Ça paraît tellement logique. Nous, les Malfaisants, avons donc été envoyés dans cette enclave jouxtant un pays ami de la Géula. On s’estime plutôt bien lotis d’avoir réchappé aux conflits. L’Émir dit que c’est la volonté d’Allah. Ah oui ! Je ne te l’ai pas encore dit, excuse-moi l’offense. Nous, les Malfaisants, avons la chance d’avoir un émir.

Enfin, c’est moi qui le surnomme comme ça. Kao Abdou, ou Tonton Abdullah. C’est un homme de science qui possède énormément de savoir sur notre religion. Il a étudié auprès des plus grands savants. Il a aussi un caractère bien à lui, drôle et grincheux à la fois. Ceci dit, tout le monde ou presque ici se réfère à lui : quand on a une question, un doute ou un litige. La volonté du Créateur des Cieux et de la Terre est la raison pour laquelle nous nous trouvons dans ce lieu. Ce qui est une évidence : jamais, autrement, nous ne serions encore en vie.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on est ici. Parce qu’on croit. La particularité, mais aussi la tare, le vice, l’ultime sacrilège des Malfaisants, c’est d’avoir la foi. Offense pure et simple au Gouverneur et à sa clique des Splendides. Ici, dire qu’il existe quelque chose de plus grand que les humains, ça peut te coûter très cher. Trop marrant, le Gouverneur. Enfin, voilà. Depuis lors on mène notre vie assez tranquillement, excepté le vendredi…

Tu te doutes bien qu’une partie des Malfaisants vit et reste dans les divisions originelle et paire. Les divisions un et deux, si tu préfères. Il faut bien que les Splendides entretiennent leur niveau de vie de pachas. Par la grâce du Créateur je n’y suis jamais allé. Et je compte bien continuer ainsi. Maman dit qu’à côté d’autres personnes oppressées dans le monde, on n’est pas si mal lotis. Que peu importe la situation dans laquelle on se trouve, peu importe le degré de souffrance, on ne doit jamais désespérer d’Allah. Papa, lui, dit que dès qu’Il l’aura décidé, on sortira de cette situation, d’une manière ou d’une autre, et que le Seigneur ne nous abandonnera jamais.

C’est ce que je dis presque tous les jours à mon pote Naheym. Il est profondément attristé depuis que la Légion a emmené son père. Il n’a plus de nouvelles depuis plus de dix-huit mois. Il y a deux ans, peu de temps après notre arrivée, les Splendides sont venus réquisitionner les hommes les plus solides parmi les Malfaisants. L’ultimatum était sans appel : soit ils acceptaient de les suivre, soit leurs familles étaient envoyées à la prison de Banlieue Basse. La plus dangereuse du pays. Les hommes n’ont donc eu d’autre choix qu’accepter.

Sayf, le père de Naheym, est parti avec bien d’autres. La certitude qu’on a, c’est qu’il est en vie. Tata Mélissa, la maman de Naheym, reçoit de l’argent tous les mois. Sayf a appelé Papa lors de ses premiers mois d’absence. Au bout de six mois, il ne téléphonait plus. Papa, lui, était très malade à cette période. Atteint du Covid-19, il était très affaibli. C’est la seule raison qui explique qu’il soit encore ici aujourd’hui. Néanmoins, on est tous conscients qu’ils continueront à réquisitionner les hommes et les femmes quand ça leur chantera. Oui, ils emmènent aussi les femmes. Pas besoin d’être un génie pour comprendre que dans leur division dorée, ils ont besoin de main-d’œuvre. Pour le ménage, l’entretien, la cuisine, la gestion des enfants. Malgré tout, on continue de vivre.

Pour revenir sur l’école, les profs sont toujours supervisés par un référent, le plus souvent un Désespéré, parfois un Splendide venu tout droit de Narcisse. Maman dit qu’ils sont là pour veiller à ce que les programmes imposés par les Splendides soient respectés, et surtout que rien de ce qui touche à nos principes et à nos valeurs de Mulvuat ne soit abordé. Ni de près ni de loin.

Les enfants, par contre, c’est une autre histoire. Ils sont particulièrement mesquins. C’est assez compliqué de se faire des amis. Sans parler du niveau de violence, impressionnant pour des élèves de cet âge. Je crois que je ne vois pas le monde comme la plupart des enfants. Leur façon de me bousculer, de m’insulter sans que je réponde, c’est ce qui m’a mis la puce à l’oreille. Je n’aime pas la violence. L’école, ce n’est donc pas ce qu’il y a de plus marrant. C’était bien mieux quand on faisait l’école à la maison.

Heureusement pour moi, il y a Naheym. On était voisins avant d’arriver à Civilisa. Et ici aussi, nous sommes voisins. Nos mamans se connaissent depuis de nombreuses années. On a été bénis, parce que la plupart des nôtres ont été dispersés dans différents départements de Civilisa, parfois très éloignés les uns des autres. De ce fait, de nombreux proches sont loin du nôtre. Maman dit : « Alhamdulillah, nous sommes ensemble. » Elle a raison. Avec Naheym, on est inséparables. Football, école, parc, bêtises et jeux : on fait tout ensemble. Ce qu’on aime le plus : aller jouer au foot et faire voler mes drones dans la Forêt des intrigues.

Platanes, chênes et sapins s’y côtoient et donnent à l’atmosphère quelque chose de presque surnaturel. La mousse au sol est exceptionnelle, douce, et elle sent bon. N’importe qui pourrait y dormir toute une nuit sans problème.

Au cœur de la Forêt des intrigues se trouve une vaste plaine, et c’est là qu’on joue pendant des heures. On s’entraîne à dribbler, à jongler, à sprinter. On survole le territoire avec le drone et d’autres appareils que j’ai créés. Souvent, on refait le monde et on imagine qu’on rencontrera un jour de grands footballeurs.

Des adultes aussi s’y entraînent : des athlètes d’une discipline qu’on nomme le checksadoolé, qui vient tout droit du Yakkoyor, une province du Sénégal. Un art de combat qui utilise le poids du corps et la précision des coups portés à des endroits stratégiques pour neutraliser l’adversaire. Je les trouve incroyables. Moi aussi, un jour, j’apprendrai à maîtriser le checksadoolé. La légende dit que ce sont des guerriers appelés les Tcheddo qui ont inventé cette discipline. J’ai eu beau chercher partout. Les livres, les encyclopédies, Internet, et même le dark web. Rien. Pas une ligne sur ces prétendus Tcheddo.

Comme s’ils n’avaient jamais existé.

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2

Un décret effroyable

Demain, c’est vendredi : le jour où les pères partent prier sans savoir s’ils reviendront.

Mais cette fois, la sirène qui hurle sur Civilisa ne ressemble à aucune autre.

Et ce que la voix va annoncer, aucune mère n’est prête à l’entendre.